De mon enfance me reviennent, où que je sois, des odeurs, des bruits, des sensations de mer, de sable, de soleil, de vent, de tempêtes, de froid aussi, du froid humide dont nous étions parfois imbibés toute la journée. Nous allions à l'école, puis au lycée à pieds et dans un bus improbable, quel que soit le temps. Nous y mettions le temps : en Bretagne, à Saint-Malo, dans les années 60, on allait à l'école, quoi qu'il en coûte, quoi qu'il arrive, et chez nous, les enseignants avaient toujours raison. On devait travailler, et l'échec n'était pas concevable. Nous n'avions pas de télévision, cherchions des jonquilles au printemps, passions des heures, des journées sur la plage, courant sur les rochers, sautant dans l'eau de la Pentecôte à la Toussaint, ramassions des champignons en automne, et parfois, rarement, l'hiver, allions au cinéma. La musique classique, les livres, les jeux de société et les discussions étaient notre univers familial.





Nos parents idolâtraient la Femme, dont ils étaient intimement persuadés qu'elle possédait autant, sinon plus, de force et de dons que les hommes : nous étions "après guerre", comme ils disaient, et la France renaîtrait de ses cendres grâce aux femmes, sans lesquelles les hommes avaient du mal à exister vraiment. Nous serions ces femmes, sans aucun doute. Nous devions avoir au moins 15 sur 20 quelle que soit la matière, et n'avoir aucun classement après la 3ème place.

En échange de ces bons résultats scolaires, je me sentais donc totalement libre.

Quelque fous et anti-conventionnels que fussent mes projets, j'ai le sentiment que leur réalisation, si elle ne fut pas toujours aidée, ne fut pas vraiment contrariée. Je vivais très souvent en marge de ce qui était permis. Juste en marge. J’aimais raconter. Et si la vérité n’était pas toujours respectée dans son intégralité, les anecdotes dont j’agrémentais le récit de mes aventures (puisque je ne voulais rien vivre « normalement ») frisaient toujours, de près ou de loin, la réalité. Tout le monde s’y retrouvait. Grâce à cette absence de silence, générateur d’angoisse, même s’il y eut des tensions, même s’il y eut des situations de violence, il n’y eut jamais rupture. Tout à ce plaisir partagé de la relation, mes parents, sécurisés de « savoir », faisaient semblant, j’en suis certaine maintenant, de me croire. En fait, je pouvais être différente : il suffisait de parler cette différence.

J'aimais rêver, me rêver, raconter, lire et écrire. Je me souviens d'avoir réinventé en permanence , d'abord dans ma tête, puis en paroles, tout ce que je vivais. Et dès que j'ai su écrire, très tôt, les cahiers et les crayons ont donné un corps à mes rêves. Qui devenaient vivants. La réalité changeait. Le monde devenait meilleur grâce à l'écriture et à l'échange.


Devenue psychologue clinicienne, puis enseignante j'ai passé ma vie à voyager, découvrant avec passion gens et lieux, dans un souci constant de liberté sans limite. D'abord dix ans en Guyane. Ensuite, le Cameroun, la Guinée, le Vietnam, Paris, le Sénégal, encore la Guyane puis la Guadeloupe. Partout, j'ai vécu deux vies, toujours étroitement mêlées : l'une, passionnément familiale et l'autre, passionnément professionnelle. Et toujours l'écriture. De livres, d'articles, de poèmes, de lettres.... Passionnée par les enfants et leur droit à la différence, j'ai lutté toute ma vie pour qu’ils aient tous accès, justement, à leurs droits. N'hésitant pas à reprendre de temps à autre des études ( de théâtre, de langue et culture) pour être plus efficace, j' ai exercé en différents points du globe mon activité professionnelle de psychologue clinicienne, de psychologue scolaire, d’enseignante, et d'écrivain. J' écris pour témoigner lorsque leurs libertés me semblent bafouées, et pour proposer aux enseignants les stratégies que je suis parvenue à identifier. Car je veux aussi, en menant constamment des recherches sur le terrain, et en analysant les multiples données recueillies, proposer aux enseignants et aux parents des aides face aux difficultés des enfants.

Désormais retraitée, je poursuis néanmoins des recherches centrées, actuellement, sur l'importance de l'école maternelle. Car c'est l’endroit, et surtout le moment, où intervenir pour anticiper et éviter un trouble devenant invalidant au fil des ans. C'est surtout là que l’enfant va construire, ou restaurer, son estime de soi.

Parallèlement, j' écris aussi des ouvrages moins guerriers, romancés, autour cependant, toujours, de la liberté. Sans oublier, jamais, de faire référence à ma Bretagne natale, dont la vie m’a éloignée, mais où je reviens régulièrement, totalement imprégnée de ce qui m’a construite. Car Bretonne je suis, Bretonne je reste : chaque année, je reviens marcher, parfois sur plusieurs centaines de kilomètres, durant des semaines, le long de la mer, sur le GR34.