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Le souvenir qui sauve.

J’aime bien, le dimanche matin, comme beaucoup, me rendre au marché. Même si, par chez moi, la rue restant ouverte à la circulation, la progression le long des étals s’avère le plus souvent mal aisée, les chalands, se croisant et s’entrecroisant sur les deux trottoirs à un train de Sénateur. Ce qui, d’ailleurs, ne semble pas déranger grand monde, chacun goûtant, avec la bonhomie de ceux qui l’ont choisi en toute connaissance de cause, ce bain de foule dominical.

Dimanche dernier, rendue optimiste par un beau soleil quasi printanier, je m’étais, de manière stupide, persuadée qu’en ces temps de distanciation prévue et organisée, l’affluence serait moindre et le va-et-vient plus fluide qu’à l’habitude. J’avais tout faux. Impossible de marcher sans heurter quelqu’un, impossible de s’arrêter sans être immédiatement coincé. Serais-je la seule à avoir à l’esprit la perspective peu réjouissante de me retrouver en réanimation pour une histoire de de mangues et de tomates?

Je décidai de surseoir à mes emplettes. Évitant soigneusement tout contact avec les uns et les autres, je réfléchissais tout en cheminant : ma décision relevait-elle du simple bon sens, ou était-elle la conséquence réflexe et salvatrice d’un message sanitaire entendu et vu plusieurs fois par jour depuis des mois? Auquel cas, que suis-je, qui suis-je devenue? Ne nous voilons pas la face : finalement, comme toute personne âgée de plus de 65 ans, je suis désormais, dans l’inconscient collectif, y compris le mien, réduite à mon âge.

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Depuis des années, je reçois par la poste, eu égard, justement, à mon âge, des lettres me proposant de me faire vacciner contre la grippe, me conseillant d’effectuer des examens visant, notamment, à me prémunir contre la survenue de divers cancers. Pourquoi n’ai-je tout simplement pas reçu, de la même manière intelligente et personnalisée, une lettre, ou deux peut-être, m’expliquant une fois (ou deux) pour toute la situation, ce qu’il faut faire et ne pas faire, à mon âge, à Paris ou ailleurs, face au Covid?

Étant ainsi rendue actrice de ma lutte contre ce fléau pervers, je n’aurais peut-être pas ressenti ce sentiment de réduction programmée et systématique contre lequel je lutte de toutes mes forces physiques et intellectuelles. Ces mêmes forces qui m’ont permis, jusqu’à présent, d’inventer la moindre seconde d’une vie frénétique dans laquelle le temps et l’âge semblaient n’avoir aucune prise réelle. C’est vrai que du coup, il aurait peut-être également fallu que les parents de mes petits enfants reçoivent eux aussi une lettre explicative…


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Plongée dans mes réflexions, je m’arrêtai instinctivement devant « ma » librairie. Isabelle Carré y est attendue. Dans quelques minutes. Pour son dernier roman, Du côté des indiens.

Isabelle Carré est, de mon point de vue, une belle personne. Même, une très belle personne, mêlant avec bonheur de multiples compétences artistiques, intellectuelles et humaines. Sa prestation, en 2015, au Théâtre de l’Atelier, dans une pièce (De l'influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites, de Paul Zindel) qu’elle mettait elle-même en scène, m’avait enthousiasmée, subjuguée. Au Salon Livre Paris, en 2018, où elle dédicaçait  Les rêveurs , elle avait pris le temps de bavarder un peu avec moi. Consciente de ma chance, j’avais profité à fond de ce moment magique espérant, sans y croire vraiment, poursuivre un jour cet échange à peine entamé.


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Je rentrai dans la librairie, pour en ressortir, atterrée, trois minutes plus tard : la densité de population était la même qu’à l’extérieur. Assis sur les chaises disposées en demi-cercle devant le fauteuil encore vide de l’écrivain, ou debout, devant, derrière, des dizaines de fans l’attendaient. Elle n’était pas encore arrivée. Dans un ballet incessant, ponctué des nécessaires arrêts de ceux qui ont décidé d’acheter un livre, mais ont besoin d’en feuilleter plusieurs pour faire leur choix, les lecteurs du dimanche matin, tranquilles et masqués, avec ou sans enfants, sont, en fait, seuls au monde. Malheureusement, aujourd’hui, personne n’est seul au monde dès lors qu’il n’est, justement, pas seul.

Si bien que devant cette absence totale de distanciation, dedans comme dehors, je me suis sentie de trop, et, fuyant cet éventuel danger invisible, je suis partie déçue, en colère, autant contre ma poltronnerie, que contre ce qui me semblait relever de l’inconscience, ou de l’égoïsme. Bloquée par ce que je ressens comme une injonction paradoxale : il faut vivre, et ne pas vivre. Rencontrer les autres, et ne pas les rencontrer. Lutter pour ne pas devenir folle afin de ne pas tomber malade…Je me sens devenir schizophrène.

Je me suis un tout petit peu consolée avec un bouquet acheté en toute tranquillité chez un fleuriste. Puis en retrouvant une photo prise en mars 2018, quand deux femmes pouvaient se rencontrer à visage découvert. Juste une rencontre. Juste deux femmes. Juste un souvenir.


Normalement, chaque année au mois de juin, je marche le long de la mer, en Bretagne.

Il n'y a pas que la mer et la marche sur le GR34, du côté des Côtes d'Armor et du Finistère. Il y a les livres. Partout. Dans les crêperies, fussent-elles confidentielles, dans la salle du petit déjeuner des chambres d'hôtes, dans les hôtels, les bars, les gîtes. Pas un de ces endroits sans livres divers et variés, tous les journaux de la région et plus. Des coins coloriages, jeux et livres pour les enfants. Des menus sur des cahiers d'écoliers, écrits par une institutrice en retraite de l'école du village, et sur lesquels les petits convives peuvent dessiner, ou écrire, en attendant sagement leurs galettes.

Prendre un petit déjeuner au milieu des livres, comme au Relais de la Plume, à Plougasnou, c'est un vrai bonheur, partagé avec d'autres voyageurs solitaires, et sac à dos, comme moi, au hasard de nos chemins.


Alors cette année, dès le mois de janvier, j'ai commencé à organiser une sorte de GR34 de mon dernier ouvrage, Que sont mes élèves devenus? (éditions Alopex).


Bien sûr, avec mon optimisme habituel, j'en avais anticipé la sortie réelle. Dès janvier, j'ai cherché, grâce à mes amis et famille bretonnes, à identifier des librairies susceptibles de se montrer intéressées une séance de dédicaces à laquelle j'arrivais tout simplement sac au dos. Je proposais un évènement durant lequel j'expliquais d'abord, en une vingtaine de minutes suivies d'un échange avec l'assistance, ma vie de bretonne partie autour du monde et me battant partout pour les droits des enfants : droit à la différence, au savoir, aux aides, à toutes les aides leur permettant de vivre dignement en toute sécurité. Mettant tous les moyens possibles, y compris l'écriture de livres, au service de ces petits d'homme pour lesquels je cherche constamment le meilleur.

Partie autour du monde, mais toujours revenue. Plus riche de ces ailleurs, plus riche de ces retours. J'organise mon parcours, et envoie un mail à une dizaine de librairies.


Dans le même temps, après avoir dressé une liste de 80 librairies parisiennes, de leurs horaires et de leurs jours de fermeture, je me lance. La plupart du temps à pieds, je vais, de librairie en librairie, essayant de convaincre chacun de la nécessité de mettre dans leurs rayons quelques exemplaires de mes ouvrages.


Ce challenge me prendra deux semaines. J'effectuerai 70 kilomètres à pieds, le reste en métro ou en bus. Hormis trois personnes extrêmement désagréables, je trouverai, dans chacun de ces lieux magiques et vivants, un accueil bienveillant et curieux, doublé d'une grande disponibilité, alors même que plusieurs clients sollicitent conseils et attention.

Lorsque ma requête ne pouvait être acceptée, le refus en était nuancé d'un réel regret pour l'écrivaine que je suis. Ils prenaient la fiche libraire, la mettaient sur le comptoir, à portée de main, pour une commande éventuelle.

Ce jeu de piste du livre m'a permis de redécouvrir tous les quartiers, tous les arrondissements de Paris, par le menu, puisque je me suis souvent égarée, ayant décidé de ne pas me servir du GPS de mon téléphone, du nord au sud. Ce fut une quinzaine de rêve, culturelle... et sportive.


Mon livre est sorti le 09 mars. Nous avons juste eu le temps de fêter cet évènement lors d'une soirée de lancement, à la librairie du Délit, à Paris. Et le 17 mars, tout le monde se confinait sagement, prudemment. Malheureusement, mon livre aussi, était confiné.


Il m'a fallu oublier momentanément signatures, dédicaces, évènements, et GR34 du livre.

Mais durant ces semaines de confinement, je n'ai pensé qu'au moment où je pourrai de nouveau faire vivre Que sont mes élèves devenus?, en Bretagne, comme à Paris ou ailleurs, en Guyane, en Guadeloupe, en Martinique...


 En attendant, j'ai pu, pour une fois, passer du temps dans mon cerisier. C'est début juin que les cerises sont mûres. Et d'habitude, en juin, je marche le long de la mer. Cette année, j'ai récolté des kilos de cerises, dont j'ai rempli des dizaines de pots de confiture.


Je vais m'occuper très prochainement de l' organisation de mon GR34 du livre. Pourquoi pas en octobre ? Ou avant, si c'est possible, sait-on jamais. Si un libraire, d'aventure, lit cet article, merci de me contacter...






Dis papa, c’est loin, septembre ?

Dis papa, c’est loin, septembre ? Attends, mon chéri, je travaille. Regarde ton film. Oui, c’est loin. C’est dans quatre mois.

Dis maman, c’est quand les vacances ? Après la fin de l’école. Prends un puzzle.

C’est quand, la fin de l’école ? Quand c’est les vacances, mon chéri.


L’enfant qui parle a quatre ans et pour lui, septembre, c’est jamais.

Avant, il allait à l’école, en moyenne section. Il savait que, presque chaque jour, après avoir avalé une tasse de café, papa mettrait sa veste et dirait : « Dépêche-toi. On y va. On va être en retard ». En réalité, son papa n’allait pas être particulièrement en retard. C’était lui, Jérôme, qui, après avoir couru de toutes ses petites jambes auprès des grandes de son papa, arriverait au dernier moment devant la porte de l’école, et devant la directrice.


Une fois le portail franchi, tout allait bien. Son maître était là, ses camarades aussi. Jérôme entrait dans la classe. Sa classe. Il posait sa photo sous son prénom, qu’il était heureux, et fier, de reconnaître, chaque matin. Ensuite, il filait au coin bricolage retrouver ses deux meilleurs copains. Tout était en ordre, tout était normal, il se sentait en sécurité. Il était chez lui. Le reste du monde n’existait plus. Il le retrouverait à la fin de la journée, ce reste du monde. Quand maman viendrait chercher. C’était avant. Quand il vivait des moments à lui, qu’il ne pouvait raconter que si quelque chose de spécial s’était passé dans sa journée d’école. Sinon, comme tous les enfants de son âge qui peuvent commencer à se repérer dans le temps grâce au langage, en situant les évènements les uns par rapport aux autres, il n’avait rien à dire.


Car pour parler de ce qu’on fait, ou de ce qu’on fera, il faut qu’on puisse se le représenter. Ce qui n’est guère possible à quatre ans. Progressivement, le langage va transformer sa mémoire, ainsi que ses connaissances temporelles. Cette construction lente du temps est différente selon chaque enfant d’une même classe. Elle se met progressivement en place grâce à une médiation fondamentale et commune, le langage. Ce qui est précisément un des buts principaux des deux premières années de l’école maternelle. N’oublions pas que le temps, pour le jeune enfant, n’existe tout simplement pas. Il ne se voit, ne se vit, d’une manière totalement égocentrique et parfaitement normale pour son âge, que dans le présent. Et ne parlons pas de la durée, le temps qui s’écoule entre le début et la fin d’une activité ou d’un évènement, liée à la vitesse et à la distance. Que celui qui n’a jamais compté le temps, avant le retour d’un être aimé et attendu par son enfant jusqu’à 7 ou 8 ans, en nombre de « dodos », me jette la première pierre.


Un jour, en mars, tout s’est arrêté. Complètement arrêté. Chacun, grand ou petit, a fait comme il a pu. Et chacun, plus ou moins, peu ou prou, s’est adapté à la situation, en a pris son parti, y a trouvé des avantages, ou non. S’est accommodé, s’est habitué, ou non. Mais a appris, et a pratiqué la distanciation sociale. Il n’y aurait pas de miracle : pour recommencer un jour à vivre normalement avec les autres, il fallait vivre sans les autres. Sauf à la maison. Les familles se sont souvent retrouvées, les enfants ont pu réellement vivre avec leurs parents, pour le meilleur et/ou pour le pire.

L’école a pu continuer, de mieux en mieux, de pire en pire, ou pas du tout.

D’interdits ou de limités, les écrans sont devenus indispensables, et même parfois des sauveurs. C’était le monde à l’envers. C’était « en attendant ».

Les enfants de l’école maternelle, des CP, des CE1, ne pouvaient attendre autre chose qu’un retour à l’école, indispensable à tous niveaux : pédagogique, bien sûr, mais surtout socialement, affectivement, relationnellement. On peut penser que la continuité pédagogique a pu fonctionner, parfois excellemment, parfois mal, parfois avec les parents, parfois sans, à partir de la grande section de maternelle. Pour les plus petits, je crains que ce confinement n’ait eu des effets très divers selon les parents, les familles, les espaces, les enseignants. Mais il est vraisemblable que, pour tous, l’arrêt brutal d’une socialisation et d’une structuration commencée et poursuivie jour après jour selon une pédagogie éprouvée a eu des répercussions, certes invisibles sur le moment, mais réelles. Tout à fait réelles.

Bien sûr, tout ceci est parfaitement rattrapable selon les enfants et les contextes. Mais aucun adulte ne peut prévoir ni anticiper ce qu’il en adviendra, justement parce que ces répercussions mettront du temps à s’exprimer, qu’elles ne s’exprimeront le plus souvent qu’à l’école, et qu’avant qu’elles ne s’expriment, la plupart du temps, on ne voit rien venir.

Donc, plus vite les enfants retourneront à l’école, plus vite ces effets négatifs seront atténués, parce qu’exprimés, par leurs comportements, leurs mots et leurs productions enfantines. Là où ils prennent sens, avec leur enseignant, devant leurs pairs, dans leur monde.


Attendre cette mythique « rentrée de septembre » floue, qui, pour trop de jeunes enfants, ne signifie rien d’autre que, au mieux, « un jour », et souvent « jamais », est une erreur. Certes, quelques-uns disent le contraire, et qu’ils sont heureux de rester à la maison. Mais qu’ils auraient « quand même » bien aimé dire au-revoir à leur enseignant, leur classe, leurs camarades. Pour beaucoup, ce moment volé est déstructurant. Et pour tous, de mon point de vue, une absence de limites clairement vécues, parlées et fêtées entre l’école et les vacances ne peut qu’être préjudiciable à la prochaine rentrée. Où chacun sera dans la classe du dessus. Avec ou sans leurs amis. Pour passer des vacances sereines et reposantes, il faut savoir où on en est sur le plan des acquisitions scolaires prévues fin juin. Où seront-ils, les autres, « l’année prochaine » ? Car même si c’est dans quatre mois, c’est quand même l’année prochaine.

Chaque enfant a le droit de terminer dignement son année scolaire. Pour certains, bien sûr, ce n’est pas possible. Mais cette impossibilité doit alors être dite, expliquée par les adultes pour n’être ni anxiogène ni culpabilisante. Les enfants ont tous très bien compris la situation, et leur rôle d’acteurs dans, et pour, la bonne marche de cette reprise, qu’ils soient chez eux ou à l’école.

Tous les risques, sanitaires, économiques et politiques, sont analysés et pris en compte depuis le début de cette pandémie. Ce qui a rendu possible le début du déconfinement scolaire. Tous, sauf ce qui n’est ni visible, ni quantifiable : ne pas retourner au moins deux semaines à l’école, au collège ou au lycée avant le mois de juillet aura des conséquences psychoaffectives et/ou pédagogiques importantes. D’une manière ou d’une autre. Et ces risques là ne se feront sentir que plus tard. Si on veut éviter des échecs scolaires massifs, des troubles des apprentissages d’autant plus durables qu’ils ne seront identifiés, au mieux, qu’au CE1 ou au CE2, il faut que tous ceux qui le peuvent terminent « normalement » leur année scolaire. Là est le véritable risque.


Qu’il soit maire, soignant, enseignant, technicien de surface et, ou non, parent à la fois, chacun a essayé d’évaluer, à l’aulne de sa réflexion, de son expérience, de son vécu, des informations dont il dispose, de ses responsabilités et des impératifs, économiques ou non, qui sont les siens, les risques d’envoyer son enfant à l’école.

Je crains, pour ma part, que la peur du virus ne se soit transformée, au fil des jours, en peur des autres, une peur informe, irraisonnée, dont sont victimes les enfants.

Car soyons sérieux : de quels risques parle t-on ? Et, finalement, et surtout, des risques pour qui ? On sait parfaitement aujourd’hui qu’un enfant infecté par le Covid-19 développe très rarement des symptômes sévères, et n’est en aucun cas le vecteur principal de circulation du virus.

Les résultats de ces premières semaines de reprise avec des mesures barrières drastiques, mais sans doute nécessaires au début, seront bientôt connus. Les équipes enseignantes, directeurs compris, font des prodiges d’inventivité, avec les professeurs d’art plastique, de sport, de musique, avec les psychologues scolaires. À l’extérieur, à la maison, dans la rue, les enfants ont souvent recommencé à jouer ensemble, les adolescents à se rencontrer. En tenant compte, le plus souvent, rendons leur justice et hommage, des distanciations.

Souhaitons que les mesures barrières puissent être revues à la baisse pour permettre au moins un roulement et une reprise d’une ou deux semaines pour chaque élève. Si le bilan de début du mois de juin autorise la poursuite de ce déconfinement, bien sûr.

























C'est pas juste ! Je veux retourner à l'école!


Où sont les enfants de ces adultes qui font du jogging ? Les enfants sont à la maison. Punis ? Non, c’est pour leur bien. Dans le meilleur des cas, ils s’occupent plus ou moins sagement, ou on les occupe. Dans le pire des cas, ils sont « insupportés ». Et eux savent ce que ce mot veut dire.


Pourtant, dans les villes, et parfois ailleurs, depuis le 17 mars, tous les enfants confinés dans des appartements souvent trop petits pour pouvoir y courir sont, d’une certaine façon, punis. Certains ne sont pas sortis depuis six semaines. Pas un seul jour, ils n’ont pu jouer avec leurs amis : ils sont sous contrôle. En permanence.


Ils ont souvent entendu, et bien compris, que la probabilité, pour eux, les très jeunes, d’attraper ce virus, était faible. Peut-être craignent-ils de le transmettre à leurs proches.


Quelle que soit la date finalement arrêtée en fonction des possibilités du respect des conditions sanitaires, les enseignants vont prendre un soin, le plus jaloux possible, pour respecter les gestes barrière et toutes les directives qui leur seront données. Ils seront là pour que, justement, le virus ne rentre ni ne sorte de la classe. Ils feront confiance à leurs élèves. Avant tout, ils peuvent d'ailleurs leur demander ce qui les a aidés, à la maison, pendant tout ce temps. Ne rien mettre en route avant de savoir ce qu'ils ont à dire, à transmettre de ces semaines de confinement pendant lesquelles ils ont travaillé quand même. Ils peuvent dire ce qui les a bloqués, ce qui les a aidés pour effectuer leur travail quotidien dans ces conditions étranges. Et ce qui leur a fait peur. Ce qu'ils suggéreraient, pour que la vie scolaire redémarre. ils auront beaucoup d'idées à partager afin que chacun retrouve sa place dans la classe.


Beaucoup d'entre eux, en France, selon les régions, se trouvent dans des conditions, affectives, sociales, scolaires et d'espace parfaitement supportables, voire excellentes. Ceux-là ne sont peut-être pas à une ou deux semaines près. D'autres, nombreux, trop nombreux, pour ne pas sombrer dans la dépression, doivent pouvoir au moins rêver qu'ils vont de nouveau courir, même tout seuls, même séparés des autres, même sans se toucher, dans la cour de récréation. Retourner apprendre avec la personne dont c’est le métier, en compagnie de certains de leurs camarades. S'éloigner de l'enfer qu'ils vivent sans pouvoir en parler à personne. Ils ont un besoin essentiel, vital, d' un projet, d'un but, centré autour de ce qui, dans leur vie, est sécurisant parce que connu, et donc structurant. Actuellement, ils se déstructurent.


Ils attendent depuis si longtemps. Ils devaient rester confinés, comme tout le monde, jusqu’à ce que la première manche soit gagnée. "On", c’est tout le monde. Tous ceux qui vivent en France. Bizarrement, alors qu'on a gagné la première manche, personne ne se félicite. Certains ne veulent pas respecter la règle du jeu du déconfinement. Il leur faut l’assurance que ce sera un sans faute. On est, avec une telle exigence, dans le registre du déni, à tout le moins d'une extrême mauvaise foi : que ce soit dans une semaine ou dans un mois, cette assurance ne leur sera jamais donnée. À cet égard, rappelons que chaque année, quantité d' enfants sont victimes de maladies autrement plus dangereuses pour eux que le Covid 19, contre lesquelles, du fait de cette même mauvaise foi, il n'ont pas été vaccinés. Auront-ils le droit d'être vaccinés contre le Covid-19, si l'on trouve un jour ce miraculeux vaccin?


Les enseignants et les parents savent que le risque de contamination par les enfants est très faible. Mais nous savons tous surtout que leur santé psychologique, elle, devient, plus le temps et la situation confinée passent, de plus en plus fragile. Faisons confiance à ceux qui ont évalué ces deux risques, et s’apprêtent à tout mettre en oeuvre pour que les enfants recommencent à vivre, aussi normalement que faire se peut, en tout cas sans crainte, parce que là est l'enjeu le plus important : leur santé et leur désir de vivre et d'apprendre.


De quoi ont peur, en réalité, ceux qui refusent que l'école reprenne ? Car c’est bien de cela dont il s’agit : de la réalité. Et des fantasmes. Certes, cette peur est légitime, compréhensible. Mais envisageable à l'aulne des avancées des données sanitaires.


Les jeunes enfants, auxquels l’école permet d’apprendre, justement grâce à la prise de risque et à la gestion des émotions, vivent, à cet égard un moment crucial : le moment où ce qu’ils vivent prend du sens. Tout son sens.


Cette reprise ne peut être parfaite. La prise de risque, qui ne concerne donc d’ailleurs pas vraiment les jeunes enfants, est néanmoins réelle. Cependant, le déconfinement dans les écoles maternelles et primaires n’en est pas à son coup d’essai : nous avons l’expérience des écoles restées ouvertes depuis le 17 mars pour accueillir les enfants des soignants, avec très peu de cas connus de contamination. Nous pouvons nous appuyer sur cette expérience, qui concerne quand même 30 000 élèves. Comme nous pourrons nous appuyer, en septembre, sur l’analyse et les leçons de la reprise sans doute prochaine.


Par contre, si la situation traumatisante que vivent depuis six semaines beaucoup d’enfants porteurs de facteurs de vulnérabilité, notamment psycho affective, perdure, le risque qu’ils développent des troubles obsessionnels, phobiques, anxieux, est grand, et démontré. Risque auquel s’ajoute celui, pour certains, de tout simplement refuser d’apprendre, plus tard, tant seront prégnantes chez eux la peur : d'une part, peur de l'école et du savoir, amalgamés ; et d'autre part, l'angoisse tenace, insidieuse, culpabilisante, d'avoir trahis, d'une certaine manière, leurs parents, en retournant avec bonheur à l'école.


Même si certains profitent à plein d’un moment familial inespéré et performant scolairement, cette reprise est importante pour tous. Elle ne servira bien évidemment pas à boucler le programme, mais à permettre aux enfants de retrouver leurs repères et leur confiance en eux, et envers l’école. Sinon, ce recadrage sécurisant devra se faire à la rentrée de septembre. Quelle qu'en soit la date, le début du déconfinement initialement prévu le 11 mai va permettre d'adapter les stratégies élaborées par les écoles aux situations vécues. Rien n'est gravé dans le marbre, mais tout doit avancer.


Au Royaume-Uni, en marchant à l’aide d'un déambulateur dans son jardin, Tom Moore a collecté plus de 31 millions de livres pour les soignants. Devenu un héros aux yeux de ses compatriotes, cet ancien combattant a fêté ses 100 ans hier. La reine et le premier ministre l’ont félicité. Il a juste dit : "on va gagner". Le peuple britannique, lui, veut croire en une idée qui le dépasse et dépasse toutes les discordes politiques.


Soyons sérieux. Et posons-nous les bonnes questions, pour avoir une chance d’apporter les bonnes réponses à ces enfants qui n’en peuvent plus des contradictions et des craintes de ceux qui doivent les protéger. Faute de quoi, c’est l’échec scolaire de nos enfants que nous préparons. Alors ne nous trompons pas de combat : le seul combat qui vaille la peine que tous les adultes se mobilisent ensemble est le combat contre l’échec scolaire, avec ou sans virus.


*Des personnes font leur jogging à Paris le 17 avril 2020. Photo / Antoine Wdo / Hans Lucas / AFP.

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Déconfinement : les enfants parlent aux adultes



Certains enfants ont tout, d'autres presque rien. En France, comme dans d'autres pays, tous ne vivent pas le confinement de la même façon, bien sûr, tant est grande la diversité des régions. Beaucoup, bien logés, verront les liens familiaux se renforcer. D'autres, familles nombreuses dans de petits espaces, attendent avec angoisse de s'échapper. Pour revivre. Avec ou sans virus.



D’abord, y’ a les tout p’tits. Ceux qu’ont rien demandé, auxquels on n’a rien dit, qu’on n’a parfois pas vus, et qu’on n’veut pas entendre. Ils ont senti vos peurs, ont entendu vos mots, parfois même des gros mots, et tout au fond d’eux-mêmes, un noyau s’est formé, qui grandira sans bruit, et un jour sortira, éclatera au grand jour. Et alors, ils diront. Ils sauront pas quoi dire, mais ils diront quand même, parce qu’on n’peut pas toujours rester des tout petits.


Et puis, y’ a les moins p’tits, ceux qui sont tout contents de faire comme les grands, de bien s’laver les mains, de montrer que du coude, ils connaissent l’intérieur, et qu’avant d’éternuer, ils peuvent le trouver. Depuis un ou deux ans, à l’école maternelle, ils ont cherché leur place, celle qu’on leur a donnée. On est félicité, embrassé, cajolé quand on fait comme il faut, quand on reste sur le banc pour écouter l’histoire et chanter la comptine. Il fallait qu’ils apprennent à vivre avec les autres, avec ceux qui n’sont pas leur papa, leur maman.

Aujourd’hui, y’a deux clans : ceux qui voulaient encore rester des tout petits, et n’aimaient pas quitter leur maman le matin. Ceux-là, ils sont heureux.

Et ceux qui s’croyaient grands, avec leur vie à eux, qui déjà découvraient, apprenaient, grandissaient. Ils attendent qu’on leur rende la place qu’était donnée. Donner et reprendre, c’est pire que voler.


Et puis y’a les moyens, ceux de la grande école. Ils ont déjà compris qu’il y a ceux qui savent, et ceux qui ne savent pas, mais que leur vie à eux, maintenant, c’est l’école.

Même les différents, ceux qui comprennent trop vite, ceux qui ne comprennent pas, ceux qu’écrivent à l’envers, ceux qui n’peuvent pas écrire, ceux qui n’veulent pas parler et ceux qu’un rien énerve, tous veulent que s’arrête le temps du confinement.

Bien sûr, c’est compliqué, pour eux, d’être de bons élèves. Mais la maîtresse les voit. Elle leur parle, elle les aide. Y’a une place pour chacun. Et il y a les règles, qui sont les mêmes pour tous : si on respecte les règles, on va nous respecter, juste parce qu’on est là, et qu’on est des élèves. Surtout, il y a les autres. Les copains. Les amis. Et l’enseignant aussi, parfois, qui restera à jamais celui qui nous a permis d’avancer, d’exister comme élève.

En fait, il n’y a pas deux clans, mais trois. Le troisième, ce sont des petits, des moyens, des grands et presque grands, ceux qui n’peuvent pas s’défendre. Ceux qui à la maison sont toujours en danger. Ils ne savent pas pourquoi, mais attendent toujours le coup qui va tomber, ou le dîner en moins, ou l’absence de bisous. Pour ceux-là, et pour ceux auxquels on reproche de ne plus manger à la cantine, l’école est un abri, un vrai. Eux aussi, ils attendent. Et il y a la peur. Une peur qui n’a rien à voir avec celle des parents, avec celle du virus. Ils ne peuvent pas la dire, personne ne les entendrait, mais ils craignent pour leur vie, c’est tout.


L’école à la maison, ça n’est pas très facile. C’est encore moins facile quand il y a des grands, qui ont besoin de l’ordinateur. Ils ont aussi besoin des parents pour faire marcher le téléenseignement. Le temps des parents n’est pas extensible, leur patience encore moins, même s’ils font des tas d’efforts pour la « continuité pédagogique ». S’ils sont en télétravail, au bout d’un moment, ça devient très compliqué, l’école de leurs enfants, l’école à la maison. Et nous, les plus petits ? Il ne faut pas courir, il ne faut pas crier. Posés dans un coin, devant un écran, on regarde tout seuls, et ça nous fait trop peur, souvent, ce qu’on regarde. Et personne pour le dire. Ils sont tous occupés, il vaut mieux qu’on se taise.


Car il y a les grands, avec les presque grands, ceux qui sont amputés d’une partie d’eux-mêmes : leurs amis. Sans le groupe, ils sont fragiles. Tout de même, depuis deux mois, ils ont bien voulu travailler. Parce que c’est important, le brevet, et le bac.

Les enseignants ont tout donné. Ils ont inventé, téléphoné, parlé, expliqué, ils ont tout essayé. Ils sont allés vers les parents. Eux aussi ont tout donné. Ils ont admis qu’on ne s’improvise pas enseignant. Tout simplement, ils ont reconnu les enseignants.

Grâce au confinement, et grâce aux élèves, l’école et la maison se sont rapprochées. Pour les parents, maintenant, l’école, c’est une voix, un rire : quelqu’un. Et pour les enseignants, les parents ne sont plus ceux qui jugent la qualité de leur travail.


Les vacances sont venues, qui n’étaient pas normales, car après les vacances, il n’y avait pas d’école, et personne ne voulait vraiment recommencer à ne vivre qu’à l’écran.

Jusqu’à quand ? Ne rien savoir génère angoisse, tensions, violence. Comme on est confinés, même si on ne travaille pas, on ne peut quand même rien faire. Une date est tombée. Il fallait une date, non pas pour être sûr, on ne sait rien du tout, mais pour pouvoir rêver, et avoir des projets. Nos dirigeants vont chercher, vont trouver, vont changer, se tromper, vont dire et ne pas dire, mais vont organiser.

Quant à nous, les enfants, qu’est ce qu’on va devenir ? Est-ce qu’on va continuer à être des paquets, à ne pas pouvoir dire où on préfère aller ? On a tous bien compris où est notre intérêt, et l’intérêt des autres, et surtout des plus vieux.

Pour reprendre la classe, tous les élèves ont des idées. Si vous nous le demandez, on pourra vous aider, vous qui ne savez pas comment faire avec nous. On veut être des acteurs, pas rester des potiches.


Nous avons bien compris que ce virus était là et ne partirait jamais. Qu’il faudrait faire avec, et tout réinventer. Et pour ça, on est prêts.

Car on est prêts à tout pour retrouver notre vie et notre place dans cette vie et dans celle des adultes. Alors, ce serait bien qu’on nous demande notre avis et qu’il soit pris en compte.

Nos copains aussi, peut-être, ont dû se taire, avoir peur et pleurer, se sentir enfermés, pas seulement à la maison. Enfermés en eux-mêmes. Ce serait bien d’être en classe, et de pouvoir parler, raconter, échanger. Sûrement que la maîtresse, ou le maître, pour qu’on puisse travailler, nous aiderait d’abord à raconter tout ça.


Si on ne termine pas notre année scolaire normalement, dans notre école, en sachant où on en est de nos acquis, en disant au revoir à nos enseignants et à nos amis, les vacances ne voudront rien dire. Et si les vacances ne veulent rien dire, la rentrée, en septembre, encore moins : c’est difficile de repartir quand on n’est pas arrivés. Pour nous, les enfants, quand il y a une arrivée, il y a une ligne d’arrivée. Ce n’est pas virtuel, une arrivée. Ça se voit, et ça se fête.


Ce serait bien de ne pas rater une autre année. Grâce à ce confinement, on peut espérer que notre vie à venir ne sera plus coupée en deux, mais que nous et l’enseignement resterons une charnière vivante, et porteuse, entre les parents et les enseignants.

















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Soyez sympas, les jeunes, et merci de votre compréhension.

C'est quoi, "nos aînés", "nos anciens", "les seniors"? Ne serait-ce pas une manière politiquement correcte, voire presque gentille, pour dire "les vieux"?

Jacques Brel les a si bien chantés. Je pleure encore en l'écoutant. Comme quand j'avais 15 ans, et que "les vieux", ce ne serait jamais moi.

Alors pour que je puisse reprendre mes entraînements de boxe, mon "université populaire" à Branly, mon GR34 sac à dos et apprendre à mes petites filles à danser le rock, soyez sympas, les jeunes, s'il vous plaît, et n'allez pas courir tous en même temps le long du canal de la Villette. Restez chez vous. Comme moi chez moi. Merci de votre compréhension.


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S.O.S. Les enfants d’abord!

Le confinement va durer. Chacun s’organise, peu ou prou, bien ou mal, comme il peut. Mais les bébés, les jeunes enfants, eux, ne peuvent qu’entendre et ressentir les mots et le mal être des adultes. Ils enfouissent en eux, comme des éponges, toutes ces tensions.

Ne traitons pas nos petits comme des objets si l’on veut éviter que ce traumatisme ne s’exprime à l’école, dans deux ou trois ans, sous la forme de troubles du comportement ou de la concentration.


Tout le monde parle, à longueur de journée, même le soir, et la nuit. Tout le monde exprime, comme il peut, ce qu’il ressent de la situation de confinement à laquelle rien ne nous a préparés. Il a été tentant, dans un premier temps, d’en ignorer l’importance, et l’urgence. Finalement, chacun organise maintenant sa vie entre télétravail, école et cours sur le net, et vie familiale. Chacun exprime comme il peut son désarroi : certains peuvent crier, se rebeller, ou se plonger le nez et les yeux « H. 24 », dans l’écran de leur tablette, de leur smartphone ou de la télé, s’y noyer. Sauf les bébés et les jeunes enfants.


Tout le monde parle de la mort. Du nombre de morts : les spécialistes, les médecins, les politiciens, les journalistes, les écrivains, des Facebook, Twitteurs, Chatteurs et compagnie. Et aussi les mamans, les papas, les ados…


Sauf ceux qui ne parlent pas : les bébés et les enfants trop jeunes pour manifester de manière compréhensible ce qu’ils ressentent, mais qui entendent tout, ressentent tout. Ils n’ont pas d’autres moyens d’exprimer un besoin que de pleurer. Sensibles aux variations émotionnelles, de leur entourage, ils ne peuvent qu’enfouir en eux l’angoisse et les émotions manifestées par les adultes. Tout ceci ressortira un jour. On ne s’y attendra pas. On ne fera pas le lien entre des troubles du comportements ingérables à l’école et la situation de crise vécue de manière passive et insupportable deux ou trois ans auparavant.


De nombreux bébés et de jeunes enfants, en ce moment, se trouvent en situation d’insécurité quasi en permanence. Or, ce sont les adultes qui doivent assurer la sécurité physique, mais aussi, affective, psychologique de leur petit, que l’on dit souvent « trop petits pour comprendre ».

C’est vrai, le jeune enfant n’a pas une compréhension cognitive de la mort. Mais il ressent les émotions parentales. Il les fait siennes.

Ne nous leurrons pas : pour ces jeunes enfants, il n’y aura pas d’« après la crise ». Il y aura « la crise ». S’ils ne sont pas conscients de vivre cette crise, ils en ressentent de manière sensorielle durable le vécu immédiat traumatisant généré par ce moment présent. La crise, ce sera plus tard. Dans un, deux ou trois ans selon leur âge. Lorsqu’on leur demandera d’être « acteurs de leur apprentissage », ils seront vraiment acteurs, avec tout ce qui les constitue.

J’ai consacré ma vie à tenter de comprendre comment aider les élèves en échec scolaire. À chercher comment anticiper celui-ci. Plusieurs des exemples vécus exposés et analysés dans mon dernier ouvrage ( Que sont mes élèves devenus?, Alopex, mars 2020) concernent de jeunes enfants ayant dû partager très tôt les répercussions psychologiques d’un entourage confronté à la mort. Tous étaient signalés par leur enseignant au psychologue scolaire pour des troubles du comportement ingérables en classe, et seulement en classe.

À l’école maternelle, les deux premières années, le rôle de la comptine et ses nombreuses "vertus" pédagogiques, est prépondérant. L’entraînement de la mémoire, le développement de l’écoute, l’enrichissement du champ lexical et de l’attention auditive font partie de ses nombreux bienfaits. J’en retiens aussi sa fonction initiale de détente, et de calme.

Une comptine tourne en boucle depuis des semaines dans notre espace confiné : « mort », « hôpital » « réanimation », personnes âgées », « mille », quatre mille »…

Je crains que cette comptine soit inconsciemment, à jamais, associée à un sentiment d’insécurité, d’autant plus prégnant et insupportable pour l’enfant qu’il est flou.

Quand j’écris « à jamais », je pèse mes mots. Je veux dire : jusqu’à ce que les troubles du comportement et le manque de concentration par, grâce auxquels il exprimera ensuite, là où ce sera possible, c’est-à-dire principalement à l’école, ce mal être et cette anxiété floue, puissent être enfin regardés, écoutés.

Et surtout, entendus.

Pour éviter un traumatisme, les conséquences désastreuses pour nos tout petits à moyen et long terme, une seule solution : l’échange. Pour cela, il faut inventer, au cas par cas. D’autres comptines. Des dessins. Des jeux. Surtout, l’arrêt des écrans et des informations en leur présence, comme s’ils n’étaient pas là. Ils sont là. Nous savons qu’un jeune enfant sent tout. Surtout le non-verbal. Il est une éponge.

Profitons de ce moment pour lui manifester son importance dans la famille, et l’attention des adultes à son égard. C’est justement le moment de le voir, de l’ entendre. En prenant en compte sa manière d’être au monde, en lui parlant, en le regardant, il n’aura pas peur. Il ne peut avoir peur que de la peur des adultes, pas de ce qui fait peur aux adultes. Pour se construire, c’est de cette sécurité bienveillante dont il a besoin, quelles que soient les circonstances.


La réaction d'un jeune enfant régulièrement confronté à l'angoisse et la souffrance des adultes autour de lui n'est pas immédiate. Mais il garde en lui ce sentiment d'insécurité et de danger, jusqu'à ce que l'occasion lui soit donnée de l'exprimer hors de leur présence. L'école est idéale : l'enseignant va être obligé de remarquer, et de faire cesser, les cris, les coups, les pulsions de certains élèves, pour pouvoir travailler avec toute la classe.

La dépression, chez un petit enfant, n'est pas toujours synonyme de pleurs et de repli sur soi, bien au contraire. Elle prend plusieurs formes, notamment celle d'une agitation agressive et violente. Ce qui peut se produire s'il a passivement vécu, plus jeune, bébé parfois, des situations familiales liées à des ruptures et/ou des décès.

Tant que les adultes, l'enseignant à l'école, n'ont pas compris d'où vient le comportement parfois ingérable de l'enfant, ce dernier va continuer, et de plus en plus, parce qu'il a de plus en plus peur, à exprimer comme il peut cette angoisse ancienne et durable qui, en réalité, est celle d'adultes censés le protéger. Ce fardeau n'est pas de son âge, est trop lourd pour lui, et il doit s'en débarrasser pour grandir sereinement.







Régis, le petit bonhomme triste*


Le signalement de l’enseignante de petite section traduit son désarroi : « Le comportement de Régis est très agité. Non respect de la loi et de l’autorité. Embête « les autres ». Se prend pour un adulte. »

Tant que sa maman se trouve dans le bureau pour m’expliquer ce qui ne va pas, et raconter l’histoire de son fils unique, ce petit garçon de quatre ans tout rond ne cesse effectivement ni de bouger ni de parler à tort et à travers. Elle raconte également son angoisse à elle, chaque jour, en allant chercher son fils à l’école, et sa honte, chaque jour, lorsque l’enseignante s’est encore plainte, haut et fort, de son comportement en classe.

Régis a quatre ans. Sa petite enfance, à partir d’un an et demi, est rythmée des traumatismes subis par sa maman qui a vu mourir, en l’espace de deux ans toutes les personnes importantes pour elle : la tante qui l’a élevée après le départ de sa maman. Deux mois après, son grand-père paternel. Son père, six mois après, et sa grand-mère paternelle, il y a trois mois.

*E. Godon, Que sont mes élèves devenus, Alopex, p.191